



( Ce conte est tiré d'un recueil de Fred Pellerin : Dans mon village il y a belle Lurette ... )
Au début de l'automne, ce joual, autrefois solide et élancé, avait la bedaine qui traînait dans la garnotte des chemins. Il était devenu une apparence de joual-saucisse qui se tenait sur des mognons.
- C'est pas possible !
Comme de juste, à ce moment-là, un ti-galop parvint à l'oreille de Ti-Bust. Par la fenètre, il le vit : un pauvre animal souffrant le martyre, le ventre en sang dans la poussière de la rue.
Ça ne fût pas long que les villageois se donnèrent le mot. Du jour au lendemain, le monde entier se tourna de contre Ti-Bust. Pour l'obliger à réparer ses torts, on ne lui parlait plus, on le boycottait. Jusqu'à la S.P.C.A. qui se fourra le nez là-dedans.
( C'est enfargeant quand on devient forgeron ! )
Oui ! Ti-Bust devait maintenant, sous la pression, racheter sa faute.
( Racheter ? )
En fouillant dans le pot placé sur la tablette du haut de l'armoire, Ti-Bust rapailla pas loin de quinze piasses.
( De l'argent fait au noir de la suie de la forge ! )
Cette journée-là, il se rendit chez Onésime-Isaac Gélinas pour se racheter.
À la maison arrivé, Ti-Bust pila sur son orgueil, comme on écrase une cigarette, puis s'avança vers la grande porte. Le forgeron frappa trois coups et attendit qu'on lui ouvre.
- Ah ! Ti-Bust ! Je voulais pas te voir !
- Écoute, Ésimésac. Je m'en viens te donner quinze piasses. Avec ça, tu t'achèteras un beau joual neuf, de l'année, puis on sera quittes.
- NON ! Ce que je veux, c'est MON joual à MOI, que répondit Ésimésac.
- Dans ce cas-là, je vas garder le quinze piasses, puis je m'en vas aller te chercher une bête. J'ai vu un beau petit poulain de seconde main à vendre à Charette. Hey ! Du beau bétail, hein ? Peinturé en neuf, pas de
millage ...
- NON ! Ce que je veux, c'est MON joual à MOI, que répéta Ésimésac.
- Correct, correct ... Monte pas sur tes grands jouaux !
- Tu veux rire de moi ?
- ?
Le plan de Ti-Bust ne marchait pas comme prévu. Devant la porte qui manquait de collaboration, le forgeron ne savait plus comment s'y prendre. La falle basse, il replaça précautionneusement ses bidous au fond de sa poche, puis retourna chez lui.
***
En manque de pardon, de retour à sa boutique, Ti-Bust s'assit dans sa berceuse.
( Besoin d'aide ? )
Il fit son signe de croix, comme on signale un numéro sans frais. Une sonnerie céleste se fit entendre puis, bientôt, une voix d'échos d'en haut parvint à l'oreille du bonhomme.
- OUI ... AALLLLÔÔÔÔÔÔ !
- Bonjour ! C'est Ti-Bust, le forgeron de ...
- NOUS NE SOMMES PAS DRING DE VOUS RECEVOIR MAIS DITES SEULEMENT UNE PAROLE ET NOUS VOUS RAPPELLERONS ...
Ti-Bust raccrocha sec, découragé net. ( Vous savez, quand le Bon Yeu lui-même n'est pas là pour nous prêter sa main forte, c'est assez pour jeter un homme à terre ! Il n'y aurait qu'à demander à Adam ! )
Quoi faire, alors ? Ti-Bust s'alluma une pipée.. Du tabac fort qu'il attisa avec un tison du feu de la forge. Tire et pompe que ses yeux se mirent à mirer le rouge des braises du foyer de son brûle-gueule. Plein de tristesse, il commença à entonner, comme un entonnoir, une vieille complainte qu'il avait apprise de son défunt père.
Sataniss sixxx sixxx sixxx
Pousse L'ananis sixxx sixxx sixxx
Et mouds le cafis sixxx sixxx sixxx ...
( À ceux qui l'ignoreraient : cette comptine-là, c'est une incantation, un appel direct à la Bête, au Yable en personne, qui, justement ... )
Sorti d'un petit nuage de boucane bleue qui laissait échapper une odeur d'allumette qu'on vient d'éteindre, le cornu mit le sabot sur le plancher de la boutique. Portant sa fourche à quatre branches dans la main gauche et griffue, il s'approcha du forgeron.
Argghhh ! Ti-Bust ! J'attendais que tu m'appelles. J'ai ce qu'il faut pour toi ...
Là, le Yable inspira profondément. Les poumons remplis, il se mit à souffler sur sa fourche à quatre branches. Souffle, souffle, puis pompe, de son haleine chaude d'enfer ( Clorets n'en viendra jamais à bout ! ) que la fourche se mit à fondre.
( À suivre bien sûr, pour le dernier épisode de ce conte )
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